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QUELLE OFFRE POUR DEMAIN ?

Le statu quo, chacun le sait, ne dure jamais très longtemps, et cela est aussi vrai dans notre secteur, dont les acteurs sont généralement prudents… Dans ce numéro d’Insight, nous vous avons voulu, une fois n’est pas coutume, prendre un peu de recul et laisser de côté nos interrogations quotidiennes sur ce que donnera la récolte de l’année, pour faire un peu de prospective et tenter de déterminer comment les futures récoltes pourront répondre à une demande toujours plus importante.

Fernando Barzuna, Directeur, Amérique latine et Europe

INTRODUCTION

En 2020, le marché mondial devrait absorber 20 millions de sacs de café de plus qu’aujourd’hui (la consommation se situe en 2012 à 140 millions de sacs et devrait atteindre les 160 millions à la fin de la décennie). Mais d’où pourra donc bien venir l’offre supplémentaire nécessaire pour satisfaire la demande? Au cours de la décennie précédente, ce sont surtout le Brésil et le Vietnam qui ont permis de répondre à l’augmentation de la demande mais, en dépit de la hausse des prix à laquelle on assiste depuis quelques temps, on observe dans certaines régions du monde que l’offre de café accuse une baisse très sensible. Pour essayer de savoir à quoi il faut s’attendre pour les dix prochaines années, nous nous proposons de répertorier ici les facteurs sous-jacents et les principales tendances de la production du café, en nous concentrant sur certaines origines choisies.

LE CONTEXTE

L’évolution de la situation économique, la multiplication des petites exploitations, la structuration de l’assistance technique, les tendances climatiques et, bien sûr, les prix, sont autant de facteurs dont les interactions, autour de chaque origine, forgeront les tendances de la production des dix prochaines années. A cet égard, le plus fort potentiel d’augmentation des volumes de production, par ordre d’importance, pourrait venir du Brésil, de la Colombie, du Vietnam, du Honduras, de l’Ethiopie, de l’Ouganda et du Pérou. Dans ce contexte, le véritable vecteur de croissance nous semble se situer dans l’effort qu’il va falloir fournir pour accroître la productivité par hectare. Cet effort est en effet indispensable pour apporter la viabilité économique sans laquelle il ne serait plus possible aux planteurs du monde entier de garantir aux consommateurs le plaisir de pouvoir déguster des cafés de nombreuses origines différentes, mais aussi, tout simplement, pour produire les 20 millions de sacs nécessaires pour répondre à l’augmentation de la demande sur les dix prochaines années.

LES FACTEURS QUI FONT L’OFFRE

Voici les principaux facteurs, indissociables, qui façonnent les tendances à long terme de la production du café, pour les différentes origines proposées dans le monde :

Le développement économique des origines

La croissance économique que connaissent les marchés émergents depuis une dizaine d’années a merveilleusement servi la demande mondiale. On a d’ailleurs pu voir se produire sur tous les marchés des produits agricoles de base un phénomène qui a fait des pays « producteurs » des pays « consommateurs ». Concernant plus précisément le café, ce sont les origines d’Amérique latine qui ont connu la diversification et la croissance économique les plus fulgurantes et les plus impres-sionnantes. C’est ainsi que dans plusieurs pays de cette région le revenu annuel par habitant se situe à présent autour de 10 000 USD, contre 500 USD dans les pays producteurs de café africains, et seulement 1 000 USD au Vietnam. Si la relation entre cette évolution et l’offre de café ne s’établit pas aussi directement qu’avec la demande, elle peut parfaitement – si elle est combinée à certaines caractéristiques du secteur telles que celles décrites ci-après – produire un effet inverse très perceptible.

Le partage de la surface caféicole globale entre petits planteurs et gros exploitants

La décomposition de la superficie globale plantée en café entre les petites exploitations (que nous situons à moins de 10 hectares) et les grosses constitue une variable déterminante dans l’orientation des tendances de production des différentes origines. A titre d’exemple, les petits planteurs occupent en Ethiopie et en Papouasie-Nouvelle Guinée près de 95% de la superficie exploitée, et environ 90% au Vietnam et en Colombie, ou encore 80% au Costa Rica, contre seulement 35% au Brésil (pour l’arabica). Pour chaque origine, cette caractéristique oriente bien sûr très fortement l’impact de tous les autres facteurs.

 L’assistance technique aux petits planteurs

Comme on a pu l’observer à de très nombreuses reprises, dans les pays qui comptent une forte proportion de petits exploitants, l’assistance technique apportée par l’Etat, l’aide à l’organisation des plants, les pratiques d’élagage et les méthodes de fertilisation et de prévention des maladies contribuent très largement à accroître la productivité par hectare. Le modèle économique qui s’articule majoritairement autours des petits planteurs fonctionne très différemment, on le sait, du modèle fondé sur les grosses exploitations, riches en ressources. Il bénéficie beaucoup, en particulier, de l’action de certains organismes pilotés par l’Etat et permet aux petits planteurs de faire directement bon usage de toutes les informations qui sont diffusées à leur intention.

 Les prix

La dynamique de l’offre peut bien entendu être réduite à l’équation coût de production / prix perçu, mais il est également vrai qu’un simple coût de production moyen par sac peut fort bien monter en flèche de façon isolée, si le rendement du petit planteur concerné devient extrêmement faible. C’est pourquoi il est important aussi de s’intéresser ici à la productivité – qui constitue un facteur déterminant dans le calcul des coûts.

 Les tendances climatiques

Le cycle ENSO (El Niño / oscillation australe), et tout particulièrement les phénomènes El Niño et La Niña, de même que l’impact du changement climatique à long terme, doivent être suivis de très près, en raison de leur impact sur les différentes régions caféières du monde entier. Nous nous contentons ici de citer ce facteur pour son importance, mais nous espérons revenir dessus plus en détail dans un prochain numéro d’Insight.

 Les tendances par origine

 Mexique

Le Mexique a probablement été le premier gros producteur de café à connaître une forte croissance économique, avec un revenu par habitant près de deux fois supérieur, en 2000, à celui du Brésil. La production de café du pays avait commencé à s’affaiblir pendant les années 90, jusque dans les années 2000.

Nous pensons que la diversification et la croissance économiques ont eu un effet négatif sur la production de café, mais uniquement par le fait qu’elles ont été conjuguées avec deux autres facteurs : le retrait du soutien de l’Etat au secteur du café et le fait que la production mexicaine est très largement dominée par les petits planteurs. L’absence d’une assistance technique structurée qui puisse diffuser les meilleures pratiques a pesé sur la productivité et a fait chuter la viabilité économique des petites exploitations.

Dans le cadre de la réorientation économique du pays, les petits planteurs se sont vus proposer d’abandonner le café pour se reconvertir et certaines exploitations ont été quasiment laissées à l’abandon. Depuis plusieurs saisons cependant, certains efforts sont faits pour redynamiser le secteur du café mexicain, avec une assistance technique à l’exploitation de nouvelles variétés, et l’on a pu observer récemment les premiers signes d’une amélioration des rendements. Nous pensons que la production va se stabiliser.

 

Costa Rica

De la même façon qu’au Mexique, la production de café du Costa Rica a connu des difficultés, avec une chute de 35 % sur les dix dernières années.

 Alors que le pays connaissait un développement rapide et une diversification de son économie, la production de café a été relativement délaissée par le gouvernement.

De nombreux petits planteurs ont cessé leur activité et la surface caféicole s’est sensiblement réduite. Si les rendements restent néanmoins plus élevés qu’au Mexique, c’est a priori parce que le pays compte davantage de grandes exploitations.

La production devrait se stabiliser autour des niveaux actuels.

Colombie

La production de cette prestigieuse origine accuse un très net recul, avec une baisse de 33 % en dix ans.

Dans les années 2000, la Colombie a elle aussi connu une forte croissance économique. Ce développement a contribué à augmenter le coût de la main d’œuvre et, en 2008, comme partout ailleurs dans le monde, les prix des engrais se sont envolés. Cette double flambée des coûts a eu des conséquences économiques dévastatrices pour les petites exploitations colombiennes. Il semble en effet qu’elle ait conduit à une réduction des apports d’engrais et à la perturbation du cycle d’élagage. Les rendements demeurent aujourd’hui si faibles que même les prix élevés qui sont pratiqués actuellement n’ont pas suffi à restaurer la stabilité économique des exploitants. Certaines exploitations ont même été abandonnées. Les conditions climatiques ont certes été largement défavorables, mais une exploitation saine est normalement capable de résister aux effets des mauvaises conditions météorologiques.

Les grosses exploitations affichent quant à elles toujours de très hauts rendements, en dépit de ces mêmes conditions climatiques. La Colombie est connue pour l’importance de l’assistance technique que le gouvernement apporte aux planteurs de café et, en dépit de ces évolutions structurelles, nous sommes persuadés qu’avec le temps la Colombie parviendra à combler ces déficits de production en accroissant ses rendements.

 

 Brésil

Parmi tous les pays producteurs de café, c’est incontestablement le Brésil qui a connu la plus grande réussite économique. On ne manquera cependant pas de tempérer cette réussite en notant que la production de café brésilienne a été épargnée par les difficultés qu’ont connues pour leur part le Costa Rica, le Mexique et la Colombie. Au Brésil, c’est d’ailleurs l’inverse qui s’est produit, avec une progression de 51 % sur dix ans.

La forte augmentation de la production brésilienne sur cette période s’explique principalement par le fait que le café du pays est majoritairement produit par de gros exploitants, la part des petits planteurs étant relativement faible. Avec l’imposante infrastructure agricole dont bénéficie l’industrie agroalimentaire du pays, qui s’accompagne de structures de recherches agronomiques, et grâce à la généralisation de pratiques de plus en plus efficaces, le Brésil occupe aujourd’hui une position de choix parmi les pays producteurs de café.

Le Brésil n’a pas augmenté sa production de café en étendant ses surfaces caféicoles (la surface globale a même diminué au cours des 8 dernières années), mais en favorisant les gains de productivité à travers des initiatives privées. De nouvelles techniques de plantation, d’élagage et d’apport, et d’autres mesures de bonne gestion agronomique ont en effet été adoptées par les grosses et moyennes exploitations pour accroître le volume de production par hectare. Dans un pays où l’agro-infrastructure est aussi solide, il n’est pas étonnant que toutes ces connaissances soient parvenues jusqu’aux petits planteurs, sans même que l’Etat ait eu à intervenir.

Considérant ce qui précède, nous pensons que le Brésil va continuer à engranger des gains de productivité et à étendre encore certaines zones de culture. La société nationale d’approvisionnement (Conab) du Brésil a d’ailleurs récemment fait état d’une expansion de 6 % de la surface globale plantée en café dans la région du Cerrado.

 Vietnam

La production de café du Vietnam a elle aussi connu dans les années 2000 une très nette progression, à +44%.

La surface caféicole du pays s’est largement étendue, mais le rendement demeure le facteur prépondérant. La filière du café bénéficie au Vietnam d’un appui important de la part de l’Etat, qui se double d’une assistance technique substantielle aux planteurs de café, pour les aider à accroître leur productivité. Le pays affiche à présent le plus haut rendement par hectare, toutes origines confondues.

Il reste, bien sûr, que le Vietnam est beaucoup plus pauvre que la plupart des pays producteurs de café d’Amérique latine. La production de café constitue pour les familles rurales vietnamiennes un choix économique particulièrement intéressant, sachant en outre qu’avec de tels rendements la plantation de café apparaît comme une activité économiquement durable pour les exploitants potentiels. Le coût de la main d’œuvre, bien qu’en augmentation, reste par ailleurs relativement bas par rapport aux niveaux atteints en Amérique latine.

La croissance de la production caféière vietnamienne a sans conteste été l’un des faits les plus marquants qu’ait connu le monde du café depuis de nombreuses années. Il faut voir dans cette performance le résultat de l’effort important fourni par l’Etat, lequel a notamment mis beaucoup de terres à la disposition des planteurs, ce qui a contribué dans une large mesure à améliorer très substantiellement les rendements.

Pour l’avenir, nous pensons que la filière Vietnamienne va poursuivre tranquillement sa croissance et nous n’écartons pas la possibilité de voir les rendements progresser encore.

 Honduras

Le gouvernement hondurien a apporté aux acteurs de son industrie caféière un soutien très important, qui a permis à la production de faire un bond de 58% sur les dix dernières années.

Les rendements moyens atteignent aujourd’hui des niveaux impressionnants.

Le pays compte un certain nombre de gros exploitants très dynamiques, mais les investissements réalisés par le gouvernement au profit des petits planteurs ne sont certainement pas étrangers à l’augmentation de la production globale du pays.

 

Ethiopie

Sur les dix dernières années, la production éthiopienne a progressé de pas moins de 60% et, bien que les rendements restent relativement faibles, comparés par exemple à ceux du Honduras, la productivité reste orientée à la hausse.

Les producteurs de café du pays ont bénéficié récemment d’une vague d’investissements très utile (des agronomes mandatés par l’Etat ont notamment créé des pépinières et fourni aux planteurs de jeunes plants sélectionnés).

 

 

 

 Papouasie-Nouvelle Guinée

Au plan économique, et par le caractère familial de ses exploitations, la Papouasie-Nouvelle Guinée présente un profil similaire à celui de l’Ethiopie.

Avec la suppression de l’assistance technique du gouvernement au secteur du café, effective depuis les années 80, les plants de café sont aujourd’hui vieillissants et les rendements s’en ressentent durement. Mais la production reste stable.

 Ouganda

Pendant 15 ans, les planteurs ougandais ont pu bénéficier d’une aide de l’Etat très substantielle.

L’augmentation de 2 % de la production de café du pays enregistrée sur ces dix dernières années s’est faite en dépit de la maladie du caféier, qui s’est largement répandue dans les plans de robusta. Le développement et la distribution de nouveaux plants plus résistants, en réponse à cette difficulté, ont bien fonctionné, et le rendement devrait repartir à la hausse à mesure que les jeunes plants parviendront à maturité.

 

 

 

Pérou

La production péruvienne s’est elle aussi bien portée, avec une progression de 40 % sur dix ans. Même s’il comprend un certain nombre de grosses exploitations à haute technologie, le Pérou a surtout compté, pour dynamiser sa production, sur l’exploitation de nouvelles surfaces par les petits planteurs. Le rendement moyen du pays stagne ainsi au bas de l’échelle mondiale et sa marge de progression est encore très importante. Nous prévoyons que la production de café péruvienne va beaucoup progresser, mais il serait bon que cette origine puisse bénéficier d’une organisation technique plus formellement structurée, en plus des réseaux informels qui existent déjà dans le pays.

 

 

 

 

 

 

UN DERNIER MOT…

La difficulté, dans tous ces pays producteurs, consiste à faire de la plantation du café une activité économiquement viable et durable pour les exploitants de toute taille. Pour les petits planteurs, en particulier, l’assistance technique et l’organisation sont deux enjeux essentiels. Cette assistance peut d’ailleurs venir de l’Etat comme du privé, et être aussi bien formelle qu’informelle. Au bout du compte, les prix ne peuvent être élevés que si la productivité est bonne. Or, on constante actuellement que certaines origines souffrent d’un décalage manifeste : les rendements étant nettement insuffisants, le niveau élevé des prix n’a pas l’effet théorique attendu.

La possibilité de choisir, entre toutes ces origines très variées, est un luxe que le consommateur ne doit plus tenir pour acquis…